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Peut on parler de guérison en psychanalyse ?

La guérison freudienne et lacanienne


Selon la définition du Larousse, la guérison consiste en la « disparition totale des symptômes d’une maladie ou des conséquences d’une blessure avec retour à l’état de santé antérieur », ou encore en la « disparition d’un mal moral, d’un défaut ».


Cependant, qu'en est il pour la psychanalyse ? L’édition psychanalytique ne consacre que quelques ouvrages en plusieurs décennies à cette idée de guérison et le terme semble de moins en moins utilisé. Pour certains, il ne s’agit pas d’un concept psychanalytique à part entière. Ce terme semble même redouté de la part des psychanalystes et a fini par disparaître de leur discours.


Pourtant Freud n’hésitait pas à l’employer en énonçant : « on ne se fixera jamais comme but du traitement autre chose que la guérison pratique du malade1 ». Pour lui, la guérison psychanalytique prenait d’autres formes que la simple disparition du symptôme. Mais c'est surtout en réinterrogeant les concepts de normal et de pathologique que Freud a opéré un changement dans la notion de guérison qui prévalait jusqu'alors dans le domaine médical.


Ce qui le caractérise, c’est d’avoir fait évoluer la notion de guérison par sa confiance dans le pouvoir libérateur du langage. Sans s’attaquer au seul symptôme, il a redonné la parole au sujet. L’un des éléments essentiels de sa découverte est que le symptôme est déjà une tentative de guérison, et qu’il n’est pas un élément à supprimer, mais qu’il est à entendre comme un élément de discours. Ainsi, avec la cure analytique, la guérison change de nature et devient le lieu de la vérité du sujet.


Dans cette conception, il ne s’agit pas de viser la restitution ad integrum d’un état antérieur à la maladie, mais de produire un état nouveau par l’avènement d’un réaménagement psychique qui permettra de mieux se défendre contre la souffrance psychique. Il ne s’agit pas non plus d’une métamorphose mais de restaurer ce qui se serait produit pour le sujet dans des conditions « favorables ».


Dans son parcours, Freud est parti de la suppression du symptôme pour aboutir à l’élargissement du moi, qui est la notion clé de la guérison pour lui. Dans sa conception de la guérison, il oscille également entre une conception restitutive, celle du retour à un état antérieur, et une conception modificatrice, celle du changement et de la transformation.


Mais le fil continu de sa pensée reste qu’il y a un continuum entre les processus psychiques normaux et pathologiques. L’originalité de sa recherche est sa conviction que l’ordre normal et l’ordre pathologique fonctionnent de façon identique. La différence entre les deux serait non qualitative mais quantitative.


En réinterrogeant la notion de normalité, il a proposé une conception différente de la guérison. Dans sa première topique, il part de l’idée de rendre conscient l’inconscient. Puis à partir de sa deuxième topique, la guérison est définie comme la création d’un nouvel équilibre entre les instances psychiques, c’est-à-dire la réorganisation et l’élargissement du moi ; réorganisation qui met en acte la fameuse formule : Wo Es war, soll Ich werden (« là où était le ça, le moi doit advenir »).


Freud va également évoluer dans sa conception de la guérison, qu’il définit en 1895 comme une transformation de la « misère hystérique en malheur commun2 ». La guérison concerne autre chose que la seule suppression de symptômes psychiques. Ici, il s’agit de rendre la vie supportable et d’envisager la guérison comme une transformation par rapport à une souffrance.


Dans ce même texte, intervient la différence entre technique suggestive et technique analytique et la fameuse différence entre la peinture qui travaille per via di porre, c’est-à-dire qu’elle dépose de la couleur sur une toile incolore, et la sculpture qui procède per via di levare, c’est-à-dire qu’elle enlève de la pierre afin de faire apparaître la statue.


La guérison consiste à faire exister la statue. Cette « demande à exister » ne doit pas être confondue avec la seule demande de ne plus souffrir. Faire venir à exister ce qui est déjà là renvoie à une éthique particulière. « La psychanalyse ne se justifie que de ceci, que ce qui était bâillonné puisse être entendu3 ». Le sujet est déjà là, la statue contenue dans la pierre.


Ce qui fait la spécificité de la psychanalyse est aussi son mode opératoire, non par suggestion, à la différence de l’hypnose, mais grâce au transfert. Le transfert est le principal outil, le moteur du processus de guérison. C’est pour Freud l’utilisation du transfert pour surmonter les résistances qui fait la spécificité de l’acte analytique et le retrait du bénéfice de la maladie qui permet la guérison. « C’est dans le combat livré contre [les] résistances que réside la tâche de la thérapie4 ». Autrement dit, la guérison ne dépendrait pas du savoir que le patient acquerrait sur ce qu’il a refoulé, mais de la victoire sur les résistances à l’origine de cette ignorance.


La fuite dans la guérison peut aussi être une modalité d’évitement de l’analyse et c’est pour cette raison que pour Freud, la suppression du symptôme n’équivaut pas à la guérison.


« Pour le profane, ce sont les symptômes qui constituent l’essence de la maladie, et à ses yeux la guérison est la suppression des symptômes. Le médecin attache de la valeur à faire la différence entre les symptômes et la maladie et dit que l’élimination des symptômes n’est pas encore la guérison de la maladie5 ».


Si la guérison des symptômes n’est pas le but, quel est-il ? Freud circonscrit ainsi les finalités du traitement psychanalytique en 1922.


« On peut poser comme but du traitement de provoquer, par l’abolition des résistances et l’examen des refoulements du malade, l’unification et le renforcement de son moi les plus étendus, de lui épargner la dépense psychique consacrée aux conflits internes, de façonner, à partir de ce qu’il est, le meilleur de ce qu’il peut devenir en fonction de ses dispositions et capacités, et de le rendre, autant que possible, capable de réaliser et de jouir6 ».


Par conséquent, parler de guérison concernerait autre chose que la seule suppression de symptômes essentiellement psychiques. Dans ses Leçons d’introduction à la psychanalyse, Freud précise que la guérison en psychanalyse ne consiste pas à transformer quelqu’un en quelqu’un d’autre, mais qu’elle est liée au fait qu’il y a plus de conscient et moins d’inconscient. Il ne s’agit pas d’une métamorphose mais de restaurer ce qui se serait produit dans des conditions « favorables » ou « normales 7 ».


Dans L’analyse finie et l’analyse infinie, il précise sa conception de la fin de l’analyse et considère que l’analyse est terminée quand le patient ne souffre plus de ses symptômes et a surmonté ses angoisses comme ses inhibitions et lorsque :


« L’analyste juge que chez le malade tant de refoulé a été rendu conscient, tant d’incompréhensible élucidé, tant de résistance interne vaincue, que l’on n’a pas à redouter la répétition des processus pathologiques en question8 ».


Que serait la guérison finalement ? Elle pourrait consister en la capacité à faire face à de nouvelles épreuves futures. Le but de l’analyse pour Freud est sans doute contenu dans sa formule Wo Es war, soll Ich werden (« là où était le ça, le moi doit advenir »). Enfin, Freud conçoit le but de l’analyse d’un point de vue topique en tant qu' « élargissement du moi ».


En effet, la clinique montre que la disparition d’un symptôme est suivie de l’apparition d’un autre symptôme, et donc d’un déplacement du lieu de jouissance. Si la levée du symptôme n’est pas accompagnée d’une réorganisation pulsionnelle, l’impasse du sujet n’est pas résolue.


Lacan, lui, aborde la guérison sous l’angle de la demande, et malgré quelques formules paradoxales, n’hésite pas à utiliser le mot de guérison. Il n’est pas contre le désir de guérir, il est contre « le désir de rectifier9 », et nous a appris que le désir de guérir n’est pas le désir de vouloir le bien de l’autre.


Dans son Séminaire Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, il donne cette définition :

« La guérison d’ailleurs, qu’est-ce que c’est ? La réalisation du sujet par une parole qui vient d’ailleurs et qui le traverse10 ».


Cette « parole qui vient d’ailleurs », c’est la « parole vraie ». Guérir en ce sens, c’est réapprendre à « bien dire ». En 1957, Lacan précisera que la guérison analytique consiste en un « progrès symbolique11 ».


Dans son texte Variantes de la cure-type (1953-1954), il affirme que « la psychanalyse n’est pas une thérapeutique comme les autres ». C'est dans ce texte qu’il utilise la fameuse formule de la guérison analytique qui vient « de surcroît » :


« S’il [le psychanalyste] admet la guérison comme bénéfice de surcroît de la cure psychanalytique, il se garde de tout abus du désir de guérir12 ».


Mais « se garder de tout abus du désir de guérir » ne signifie pas se garder de tout désir de guérir. De même que la guérison « de surcroît » ne signifie pas l’absence de guérison, comme voudraient le faire croire certains détracteurs de la psychanalyse.


Par ce célèbre aphorisme, Lacan ne signifie pas que la guérison est un processus subalterne pour la psychanalyse mais que l’analyse a une autre visée. C’est parce que la psychanalyse traite le sujet de façon globale et pas seulement le symptôme que la guérison (au sens de chute du symptôme) vient en « surcroît » du traitement de fond. Lacan souhaite souligner, à la suite de Freud, que faire de la guérison la visée première de la cure reviendrait à courir à son échec.


Cette formule rappelle ce que Freud appelait « bénéfice annexe » en 1922 dans Psychanalyse et théorie de la libido. Rechercher la guérison à courte vue est contre-productif car la spécificité de l’expérience analytique est ainsi évitée et la guérison des vraies causes l’est aussi13 ».


Il n’en reste pas moins que de nombreux psychanalystes ont toujours du mal à parler de guérison, la cure analytique étant avant tout un processus de subjectivation. En effet, un thérapeute qui ne viserait que la disparition de symptômes se trouverait dans une démarche objectivante – avec établissement de diagnostic, boîte à outil pour traiter le problème et disparition du symptôme – qui semble bien loin de celle de l’analyste. Ceci reflète la différence entre la psychothérapie qui aide le sujet à s’adapter à son environnement et la psychanalyse qui l’aide à s’en émanciper.


En 1962, dans le séminaire L’angoisse, Lacan fait une mise au point et revient sur cette formule de « bénéfice de surcroît », afin de préciser qu’il ne s’agit pas d’un dédain à l’encontre de celui qui souffre mais d’un principe méthodologique :


« Je me souviens avoir provoqué l’indignation de cette sorte de confrères qui savent à l’occasion se remparer derrière je ne sais quelle enflure de bons sentiments destinée à rassurer je ne sais qui, en disant que, dans l’analyse, la guérison venait par surcroît. On y a vu je ne sais quel dédain de celui dont nous avons la charge et qui souffre, alors que je parlais du point de vue méthodologique. 14 ».


Il précise dans le même séminaire sa conception de la finalité thérapeutique de la cure analytique, à savoir non la guérison du symptôme, mais le désir plus nuancé et plus large de l’amélioration de la position du sujet, tout en affirmant que la notion de guérison est vacillante.


« Il est bien certain que notre justification comme notre devoir est d’améliorer la position du sujet. Mais je prétends que rien n’est plus vacillant, dans le champ où nous sommes, que le concept de guérison15 ».


En 1960, dans son séminaire sur L’éthique de la psychanalyse, et sur ce qu’il en est de rechercher le bien du patient, sa position se radicalise et il énonce que si une cure a pour but de guérir, il s’agit plutôt de guérir le sujet de ses illusions.

« Mais dès lors, de quoi désirez-vous donc guérir le sujet ? Il n’y a pas de doute que ceci est absolument inhérent à notre expérience, à notre voie, à notre inspiration – le guérir des illusions qui le retiennent sur la voie de son désir 16».


Il ajoute que le désir du psychanalyste doit être un « non-désir de guérir », car vouloir le bien du sujet est une « tricherie » contre laquelle l’analyste doit se méfier et se défendre.


La demande du souffrant est émise envers une adresse supposée fondée à la recevoir et apte à y porter réponse et remède. En évoquant la guérison sous l’angle de la demande, Lacan opère un changement de paradigme.


Il réaffirme, à la suite de Freud, le pouvoir des mots dans la formation des symptômes et le pouvoir libérateur du langage. Il ajoute que la psychothérapie, par la suggestion qu’elle implique et ses effets d’aliénation du sujet, mène au pire :


« Le bon sens représente la suggestion, la comédie, le rire. Est-ce à dire qu’ils suffisent, outre qu’ils soient peu compatibles ? C’est là que la psychothérapie, quelle qu’elle soit, tourne court, non qu’elle n’exerce pas quelque bien, mais qui ramène au pire17 ».


Ce n’est pas la guérison que Lacan rejette, mais la psychothérapie qui utilise la suggestion et le bon sens car elle entraîne des effets d’aliénation du sujet et un nouveau refoulement du désir. Or, deux des objectifs de la psychanalyse sont d’une part l’allègement de l’aliénation névrotique à l’autre et l’exploration de ses désirs, même les plus insensés.


Les guérisons du symptôme, voire de la névrose ou de la perversion, représentent pour Lacan une des modalités d’une cure aboutie. Mais pour être analytiques, elles doivent être l’effet supplémentaire de l’acte analytique et notamment « l’effet du repérage par les sujets des signifiants et objets qui le déterminent, autrement dit du fantasme qui cause son désir et organise fondamentalement sa jouissance18 ».


L’analyse lacanienne doit aussi permettre à l’analysant de guérir « de sa croyance en l’existence d’un Souverain Bien et d’un Souverain Bonheur, valables pour tous19 ».


Il précisera quelques années plus tard, dans le séminaire sur L’identification, que le but de l’analyse est « d’amener le sujet sur un champ qui n’est pas autre chose que le champ de son désir20 ».


En conclusion, il semble bien que ce qu’ont proposé Freud, Lacan et quelques autres est non une absence de guérison, mais un « autre-guérir » ; Un autre-guérir ne consistant pas en un dispositif de normalisation, mais permettant de soutenir un désir, malgré ses trébuchements et ses boiteries.


Il est donc impossible de définir une guérison qui serait valable pour tous puisque si la guérison est l’advenue de la vérité du sujet, celle-ci doit se réinventer à chaque cure. L’analyste doit inventer avec chaque analysant son rapport à la psychanalyse et son rapport à la guérison. La guérison en analyse sera toujours singulière,


Il n’y a pas de savoir inconscient préexistant, c’est le dire de l’analysant qui le fait advenir. En ceci le psychanalyste s’inscrit en opposition aux mouvements scientifiques qui de plus en plus souhaitent soumettre le vivant à la règle du prédictif. Non seulement il doit réinventer la psychanalyse à chaque séance en fonction de la singularité et de l’inventivité d’un événement énonciatif lorsqu’il se produit, mais pour ce faire, il doit aussi se laisser « désapprendre », en quelque sorte, du savoir acquis précédemment.


Nous pourrions conclure, à l'instar d'André Green, qu' « en psychanalyse, on guérit moins qu’on ne se transforme21 ».



1 FREUD Sigmund, la Technique psychanalytique, Paris, Presses universitaires de France « Quadrige », 2013, p. 7

2 FREUD Sigmund, Œuvres complètes, psychanalyse, Volume II, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 332

3 GANTHERET François, « Per via di levare », in l'Idée de guérison, Nouvelle revue de psychanalyse, n°17, Paris, Gallimard, 1978, p. 208

4 FREUD Sigmund, la Technique psychanalytique, Paris, Presses universitaires de France « Quadrige », 2013, p. 45

5 FREUD Sigmund, « XXIIIe leçon : les voies de la formation du symptôme », Leçons d'introduction à la psychanalyse, Paris, Presses universitaires de France « Quadrige », 2010, p. 371

6 FREUD Sigmund. Résultats, idées, problèmes, II, Paris, Presses universitaires de France, 1985., p. 69

7 FREUD Sigmund. Leçons d'introduction à la psychanalyse, Op. Cit., pp. 451-452

8 FREUD Sigmund. L'analyse finie et l'analyse infinie, Paris, Presses universitaires de France « Quadrige », 2019, p. 9

9 GRIGNON Olivier, « Ouverture », in Par surcroît ? Symptôme, vérité, guérison, Paris, L'Harmattan, 2013, p. 20

10 LACAN Jacques, le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse : 1954-1955. Paris, Éditions du Seuil, 1978, p. 272

11 LACAN Jacques, le Séminaire, Livre IV, La relation d'objet : 1956-1957. Paris, Éditions du Seuil, « Champ freudien », 1994, p. 413

12 LACAN Jacques, « Variantes de la cure-type », in Ecrits, Paris, Éditions du Seuil, « Le Champ freudien », 1966, p. 324

13 DE NEUTER Patrick, « Freud, Lacan, la guérison et la thérapie », in Qu'est-ce que la guérison pour la psychanalyse ?, Paris, EDP Sciences, 2016, p. 115

14 LACAN Jacques, le Séminaire, Livre X, L'angoisse : 1962-1963. Paris, Éditions du Seuil, « Champ freudien », 2004, p. 69-70

15 Ibid., p. 70

16 LACAN Jacques, le Séminaire, Livre VII, L'éthique de la psychanalyse : 1959-1960. Paris, Éditions du Seuil, « Champ freudien », 1986, p. 258

17 LACAN Jacques, Télévision, Paris, Éditions du Seuil, « Le Champ freudien », 1974, p. 17 p. 19

18 DE NEUTER Patrick, « Freud, Lacan, la guérison et la thérapie », Op. Cit., p. 124

19 Ibid., p. 129

20 LACAN Jacques, le Séminaire, Livre IX, L'identification : 1961-1962, inédit, séance du 20 juin 1962. Disponible sur http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1962.06.20.pdf

21 GREEN André, préface du livre de Monique Totah, Freud et la guérison, la psychanalyse dans le champ thérapeutique, Paris, L’Harmattan, « Études psychanalytiques », 2001, p. 7

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